Nao, le petit robot humanoïde de l'hôpital de jour Boulloche

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1 – Olivier Duris, vous êtes psychologue clinicien inscrit en master 2 Recherche et vous intervenez à l’hôpital de jour Boulloche. Dans quel cadre ?

Je travaille à l'hôpital de jour André Boulloche en tant que psychologue clinicien, et plus particulièrement dans le cadre des médiations numériques. J'ai en effet été stagiaire dans cette structure pendant mon année de Master 2 Professionnel, en 2014-2015, année pendant laquelle nous avions mis en place des groupes thérapeutiques à médiation « jeux vidéo » et « tablettes numériques », tous co-animés par des éducateurs intéressés par la question des nouvelles technologies dans le domaine du soin psychique. Cette année, ces ateliers sont toujours en place, plus nombreux encore, de manière à s’adresser à plus d’enfants. C'est ce désir de continuer les thérapies numériques, désir aussi bien porté par l'institution que par moi-même, qui a pu m'offrir la chance de  poursuivre mon travail avec l'équipe de l'hôpital de jour.
À côté de cela, j'interviens également dans cette structure dans le cadre de ma recherche, basée sur la thérapie à médiation « robot ». Cette expérimentation doit commencer à la rentrée de septembre 2016 et aboutira à l'écriture d'une thèse.

2 – Les ateliers numériques : un prérequis avant l’introduction d'un robot ?

Je ne sais pas si l'on peut parler clairement de « prérequis » ici. En effet, mettre en place des ateliers numériques dans une institution n'est pas une condition à remplir absolument pour pouvoir introduire une médiation avec un robot. Cependant, je pense que cela peut être utile, aussi bien pour les patients que pour les équipes soignantes, dans le sens où la robotique est un domaine tellement « nouveau », particulièrement dans le champ de la santé mentale, que cela peut être déconcertant pour les équipes de se retrouver face à un robot humanoïde dans leur institution sans avoir été « préparées » auparavant par la pratique d’autres médiations par les technologies nouvelles. L'avantage des ateliers numériques est qu'ils nous permettent de travailler avec un médium que tout le monde (ou presque) a chez soi. Les enfants et adolescents connaissent les tablettes numériques et les jeux vidéo, les apprécient généralement beaucoup, savent s'en servir et peuvent d'ailleurs beaucoup nous apprendre sur les différentes utilisations possibles de ces outils ! De plus, les bienfaits thérapeutiques que ces médiums peuvent apporter, aussi bien dans une situation duelle que groupale, n'est plus à démontrer, et de nombreux auteurs ont pu écrire à ce propos (articles, livres, revues, etc…). Il pourra donc être plus simple pour les équipes de commencer par mettre en place des ateliers numériques dans leurs structures afin de se « familiariser » avec les nouvelles technologies et leur utilisation dans un cadre thérapeutique (aussi bien par leurs lectures que par leur pratique clinique), pour ensuite se lancer dans l'aventure de la thérapie à médiation « robot ». Les équipes pourront en effet être plus à l'aise face à ces « nouveaux médiums », et auront peut-être même un désir plus fort de travailler avec. Car pour qu'il y ait du « thérapeutique » dans une clinique à médiation, le désir des soignants est bien évidemment essentiel.

3 – Pourquoi ce petit robot humanoïde auprès d’enfants autistes ?

NAO est un robot humanoïde de 58 centimètres développé par la société française Aldebaran depuis 2006. Son intérêt peut être perçu aussi bien dans les avancées technologiques démontrées par toutes ses possibilités d'action que par le programme ASK (Autism Solution for Kids) mis en place par Aldebaran, qui s'avère être le tout premier programme éducatif robotique industrialisé à ce jour.
Nous savons également que les enfants présentant des Troubles du Spectre Autistique sont décrits comme étant en grande difficulté pour identifier les « mimiques » humaines, et plus encore pour intégrer simultanément une multitude d’informations relatives à la fois aux gestes, aux attitudes et aux intonations : la complexité de la communication humaine les déroute. Une situation d’échanges normale pour nous les plonge dans un bain d'émotions contradictoires, à tel point qu'ils sont tentés de se retrancher de toute communication. Il n'est donc pas étonnant que, selon des études déjà menées, ces enfants soient moins en difficulté pour interagir avec un robot qu’avec un être humain. Cette particularité serait d'ailleurs augmentée si l’apparence du robot est perçue comme rassurante par l’enfant. Or c’est exactement le cas du robot NAO. Avec sa taille de tout petit enfant (58 cm), son visage rond et ses grands yeux colorés, il attire immédiatement la sympathie et l’envie de communiquer avec lui.

4 – Cette expérience a-t-elle été menée ailleurs auprès d’enfants présentant les mêmes troubles ?

De nombreuses études de psychologie cognitive portent aujourd’hui sur la question de savoir comment un robot peut rassurer ces enfants et les engager dans des activités relationnelles simplifiées qui peuvent ensuite servir de matrice organisationnelle pour des comportements relationnels plus complexes engagés avec d’autres humains. Le robot est alors envisagé comme un support rassurant pour un apprentissage progressif des compétences relationnelles. Ces études se centrent sur le mode de communication spécifique que l’enfant, porteur de troubles autistiques établit avec le robot, à la fois du point de vue des capacités relationnelles qu’il peut y renforcer, et de la possibilité pour un animateur de jouer sur les caractéristiques de la relation pour entrer lui-même en relation avec l’enfant. Bref, le robot est envisagé comme une sorte d'interlocuteur « à la carte », adapté aux possibilités et aux pathologies de chacun.
Plus précisément, NAO a pu commencer à être utilisé dans certaines institutions (dans le domaine scolaire ou médico-social) tout autour du monde, principalement dans un but éducatif pour les enfants autistes, et semble agir comme « accélérateur » du processus thérapeutique observable dans les suivis d'adolescents souffrant de troubles du spectre autistique (une expérience est notamment menée au CHU de Nantes).
Pour notre part, nous avons alors décidé de nous interroger sur la façon dont l’introduction d’un robot dans une relation enfant-thérapeute, ainsi que dans un groupe thérapeutique reposant sur le conte, pourrait modifier les relations des enfants entre eux, et avec le thérapeute.

5 – Qu’est-ce que Nao pourrait apporter à des enfants ou des adolescents présentant une déficience intellectuelle ou des troubles psychiques ?

Plusieurs questions nous sont venues à l'esprit. Les enfants vont-ils considérer chacun le robot comme un interlocuteur possible pour eux-mêmes, ou plutôt comme un jouet, une machine, qu’ils voudraient s’approprier en entrant en opposition avec les autres enfants et adultes ? Quelles différences observerons-nous entre des enfants en relation avec un humain et des enfants en relation avec un robot, dans une situation de thérapie individuelle et groupale ? Le robot apportera-t-il une amélioration thérapeutique visible et différente de celles déjà apportées par d'autres types de médiations ? Ce sont ces questions auxquelles nous souhaitons répondre par une observation attentive des effets produits par l’introduction d’un robot NAO dans des groupes d’enfants porteurs de troubles autistiques.
De plus, de nombreux bénéfices thérapeutiques ont pu être observés dans les thérapies à médiations numériques mises en place au Centre André Boulloche depuis Septembre 2014, certains enfants ayant en effet montré dans ces ateliers une construction de leur propre « appareil à penser ». Nous pensons ainsi que l'utilisation d'un robot humanoïde favoriserait encore plus ces mécanismes thérapeutiques, de par sa possibilité d'être à la fois considéré comme un objet, un jouet, et un partenaire de jeu (c'est en effet cette oscillation entre objet et pseudo-sujet qui nous intéresse, le robot ayant pu être décrit par Serge Tisseron comme objet privilégié de projections capable d'interactions, et donc capable de susciter une empathie chez l'humain qui lui attribue, très souvent à son insu, des traits de personnalité ou des émotions).

6 – Mais pourquoi Nao plus qu’un autre robot ?

Premièrement, NAO est un robot réellement attirant et avec un air sympathique, tant par sa forme que par ses gestes ou sa voix. Nous pensons que plus le robot peut mettre en confiance les enfants et les soignants, plus cela pourra avoir un « impact » positif sur le plan thérapeutique.
Deuxièmement, NAO est un robot fabriqué par la société française Aldebaran, dont les locaux sont situés à Paris. Cette proximité pourra nous être utile si nous avons des questions à leur poser ou même une réparation à faire. Aldebaran propose également des « formations » pour aider à la prise en main du robot, ce qui n'est pas négligeable !
Troisièmement, la grande majorité des thérapies « robot » déjà mises en place dans le champ de l'autisme sont effectuées avec un NAO, ce qui fait que les articles scientifiques traitant de la question sont essentiellement basés sur les médiations avec ce robot en particulier. Il nous paraît alors important de lancer également notre propre recherche avec NAO, afin de nous inspirer des observations et hypothèses déjà existantes et d'y apporter nos propres observations. Cela nous permettra ainsi de ne pas « partir de rien », mais également de communiquer avec d'autres structures également intéressées par cette question.
Enfin, le prix. En effet, NAO est assez onéreux, mais il reste un des moins chers sur le marché aujourd'hui, ce qui revient à dire qu'il reste, selon nous, le meilleur dans le rapport qualité/prix.

7 – Et pour finir, comment ce projet de recherche-innovation est-il financé ?

Des demandes de subventions ont été faites auprès de diverses fondations. La fondation Alberici Octalfa et la MMA nous ont pour l’instant déjà apporté leur soutien pour l’achat du robot. D’autres retours sont en attente pour prendre en compte le financement des moyens humains et de formation requis pour cette expérimentation.

          

Bibliographie

  • BALBO, G. et BERGES, J. (2005). Psychose, autisme et défaillance cognitive chez l’enfant, Toulouse, Eres, Psychanalyse et clinique
  • BONNELL, B. (2012). Viva la robolution. Une nouvelle étape pour l'humanité, JC Lattès
  • BRUN, A. (2014). Médiations thérapeutiques et psychoses infantiles, Dunod
  • BRUN, A. et ROUSSILLON, R. (2014). Formes primaires de symbolisation. Dunod
  • CULLERE-CRESPIN, G. (2010). Les troubles autistiques seraient-ils une preuve a contrario de l'appétence symbolique du nouveau-né ? Conséquences pour une approche possible de ces troubles, Cahiers de PréAut 1/2010 (N° 7) , p. 73-89
  • HEUDUN, J.-C. (2013). Les 3 Lois de la robotique. Faut-il avoir peur des robots?, Science-eBook
  • HUSSERL, E. (1947). Méditations carthésiennes, Vrin.
  • HUSSERL, E. (2001). Sur l'Intersubjectivité I (N. Depraz, Trans.). Epiméthée, PUF. (Original work published 1973).
  • HUSSERL, E. (2001). Sur l'Intersubjectivité II (N. Depraz, Trans.). Epiméthée, PUF. (Original work published 1973).
  • HYPPOLITE, J. (1944). Introduction à la philosophie de l'histoire de Hegel, Points, Essais.
  • REVEL, A. et NADEL, J. (2007). L'enfant, le robot et l'ordinateur. ENFANCE, vol.59, 1/2007, PUF
  • TISSERON, S. (2011). De l’animal numérique au robot de compagnie : quel avenir pour l’intersubjectivité ?, in Rev. Fr. Psychanal., 75 : 149-159. TROUVE, J.-N. (2012). Subjectivité et « cerveau social », Cahiers de PréAut 2012 (N° 9) , p. 15-70
  • TISSERON, S. et al. (2013). Subjectivation et empathie dans les mondes numériques. De nouveaux espaces pour l'intersubjectivité, Dunod
  • TISSERON, S. (2015). Le jour où mon robot m'aimera. Vers l'empathie artificielle, Albin Michel

Sitographie

Sur Rob'autisme :

Nao à l’hôpital de jour Boulloche : une recherche-action dans le cadre d’une CIFRE

Olivier Duris, inscrit en thèse de psychologie et psychopathologie à Paris VII, va donc pouvoir démarrer son travail de recherche-action à l’hôpital de jour dans le cadre d’une CIFRE. L’ANRT finance une partie de son salaire sur trois ans, à charge pour l’association qui l’accueille de financer l’autre partie. Grâce aux subventions déjà obtenues à la suite des démarches faites en 2015 et 2016, la première année de salaire est déjà assurée. Nous devrons reprendre nos recherches de subventions pour assurer les deux années suivantes. Cependant, la CIFRE devrait nous permettre d’accéder à des crédits recherche, et donc nous ouvrir un certain nombre de possibilités. Rappelons que ce travail de recherche porte sur l’introduction d’une médiation robotique dans des groupes thérapeutiques utilisant le conte. 

Il sera comparé un groupe conte témoin, où le psychologue conte lui-même auprès des enfants, et un groupe expérimental où le robot a été programmé pour raconter, avec évidemment une stabilité des intonations, une totale prévisibilité, et une absence de mimiques. Le groupe témoin fonctionne déjà depuis une année, le groupe expérimental démarrera début 2017. Dans les deux cas, c’est toujours le psychologue responsable du groupe qui énonce et assure le cadre. Des tests sont réalisés en début et en fin d’expérimentation, chaque groupe se tenant sur deux années. Sont notamment envisagés les effets en termes de socialisation des enfants au sein du groupe. La programmation du robot a été assurée par Olivier Duris lui-même. Il va bénéficier d’une formation complémentaire dans ce domaine, avec un éducateur spécialisé de l’hôpital de jour Boulloche. Cette formation est prévue avec l’achat du robot Nao.

Pour enrichir ce travail, Olivier Duris poursuit les groupes thérapeutiques à médiation numérique qu’il mène depuis trois années déjà (tablettes tactiles et jeux vidéo). Il se tient à la disposition des autres structures de l’association pour présenter son travail, envisager des interventions ou aider les équipes à mettre en place ce type de médiation.