L’alimentation au cœur d’un soin institutionnel

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Restauration : semer et faire germer des graines de conscience

Une image contenant épice, légume, nourriture, clou de girofle

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Depuis décembre 2023, l’hôpital de jour du parc Montsouris change de prestataire de restauration pour s’aventurer gustativement avec EKILIBRE puisque notre précédent et historique partenaire l’ESAT COLIBRI cesse son activité de restauration collective pour s’envoler vers d’autres horizons.

La recherche d’un nouveau prestataire au sein de notre réseau professionnel, associatif et sur la toile reposait sur l’objectif de conserver une offre alimentaire facteur d’hospitalité comprenant une qualité gustative, un équilibre nutritionnel, des menus diversifiés avec des proportions adaptées en écho à la loi Egalim et son plan de restauration 2017-2027 s’adressant notamment aux institutions prenant soin des enfants et des adolescents.

Les critères établis à partir desquels allaient se fonder notre choix nous ont amenés à revisiter la place de l’alimentation dans le dispositif de soin institutionnel.

En premier lieu, nous examinerons la manière dont le temps de restauration est envisagé par l’institution comme un temps de soin à part entière, puis nous exposerons la mise en place d’un atelier thérapeutique sur et autour de l’alimentation.

Présentation du temps des repas à l’hôpital de jour du parc Montsouris

Se restaurer peut apparaitre comme un acte évident inscrit dans le quotidien de la vie en collectivité répondant aux besoins physiologiques de chacun. Toutefois, « aller manger » en hôpital de jour représente un temps institutionnel sous-tendant une attention bien spécifique.

En quoi l’alimentation à l’hôpital de jour du parc Montsouris constitue-t-elle un soin à part entière ?

C’est la voie que nous choisissons d’explorer à partir d’une double dimension institutionnelle et clinique pour semer et faire germer nos graines de conscience…

A l’hôpital de jour du parc Montsouris, les journées ou les demi-journées de prise en charge s’organisent autour du temps des repas.

Il s’agit d’un moment collectif, considéré comme un temps de soin à part entière, inscrit au cœur du projet institutionnel.

Les patients accueillis à hôpital de jour sont en grande majorité des adolescents souffrant d’un trouble de la relation avec autrui. A côté de ces difficultés, certains présentent également des troubles de l’oralité - comme une grande sélectivité - ainsi que des troubles du comportement alimentaire dont l’expression est variée et variable. Ces troubles les prédisposent à un risque de déficit nutritionnel et peuvent nuire à leur qualité de vie sociale et familiale.

Dans les soins instaurés, le repas apparaît alors comme une expérience relationnelle particulière et sensorielle, chacun étant installé au nombre de quatre par table sous le regard avisé et bienveillant des soignants pouvant s’attabler à leurs côtés.

C’est également une expérience rassurante en ce qu’elle est ritualisée. Comme le souligne Sophie Kecskemeti (2018) : « les rites étant par nature indestructibles, leur contestation, l’incessante interrogation sur leur sens ne fait que les rendre plus utiles. »

L’organisation de la restauration a donc été pensée de manière à offrir aux adolescents un cadre repérant et sécurisant : les horaires sont fixes, le fonctionnement en deux services  - depuis la crise sanitaire  - qui assure le calme et l’espace nécessaire aux jeunes, le planning d’encadrement de la restauration qui notifie la présence régulière des mêmes soignants aux services de table, l’affichage des menus de la semaine sur la vitre du secrétariat permet de pallier la question récurrente « qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ? », et enfin, la participation des jeunes au « service de table » pour le dressage et le débarrassage des tables ainsi que le balayage de la salle structurent au quotidien ce temps, tout concourt à ce que ce temps de repas se déroule dans la plus grande quiétude.

La durée d’un service est de 45 minutes, à la suite de quoi les patients évoluent dans un temps interstitiel tout en vaquant à leurs occupations habituelles selon leurs centres d’intérêts : ping-pong, lecture, jeux de sociétés, consultation autorisée de leur téléphone durant cette pause médiane, discussions en petit comité suivant les affinités.

L’absence d’activités programmées et la présence de soignants disponibles à leurs côtés leur offre ainsi une réelle pause méridienne entre leurs différentes prises en charge thérapeutiques ou éducatives.

La disponibilité continue des soignants durant les deux services s’avère essentielle en cas de débordement entre adolescents ou de mal être ressenti par l’un des patients s’exprimant de différentes manières (refus de descendre en salle de restauration, agitation, angoisse, impossibilité d’ingérer des aliments, repli sur soi). L’intervention soignante peut prendre la forme d’entretien individuel si besoin ou d’un partage d’expérience sous forme de débat lors de l’assemblée générale des adolescents.

Dans la clinique institutionnelle nous considérons donc la restauration comme une expérience importante dont la visée est bien de favoriser l’expérience relationnelle, si possible dans une triple dimension de plaisir partagée :

Se nourrir

Se réunir 

Se réjouir

Se nourrir est un acte éminemment relationnel participant à l’expérience de la sensorialité reliant la personne à son environnement familial, affectif et social.

A l’hôpital de jour, « aller manger » en regagnant l’espace de la restauration, s’attabler en choisissant préalablement une place aux côtés de ses pairs, partager ou uniquement goûter les plats du menu du jour implique déjà une expérience commune et quotidienne. Et l’accompagnement journalier des soignants bordant ces temps de repas suscite au fur et à mesure l’émergence d’un désir d’être en partage dans de nouveaux nouages relationnels…

Naissance d’un groupe thérapeutique sur l’alimentation

La nourriture rythme notre quotidien. Les affiches publicitaires sur les nouveaux produits de consommation sont partout et côtoient celles qui dénoncent une surconsommation irresponsable qui ne fait que s’accroître. De la même manière les réseaux sociaux font coexister de manière parfois contradictoire des injonctions tantôt à être mince, tantôt à s’assumer tel que l’on est, ou plutôt tel que l’on n’est pas...

Motivés par ces enjeux et par les troubles évoqués plus haut, interpellés par les questionnements fréquemment exprimés par les jeunes lors des assemblées générales sur la qualité des repas, nous avons eu l’idée de croiser nos regards et nos formations complémentaires pour penser un atelier autour de l’alimentation.

L’objectif est de relier les aspects émotionnels des jeunes à leurs sensations physiologiques tout en intégrant une dimension éthique sur ce que serait une consommation responsable sans jamais imposer un regard réprobateur ou moralisateur :

Par exemple, que se passe-t-il dans notre corps et notre esprit lorsque nous mangeons un aliment qui nous fait plaisir ?

Notre proposition présentée en réunion de synthèse a reçu un accueil favorable des jeunes lors de l’Assemblée Générale des adolescents.

Dans le paragraphe suivant, nous allons exposer la manière dont ces ateliers ont été pensés, puis remaniés à la faveur des premières séances proposées aux jeunes.

Étymologiquement, le terme « adolescent » vient du mot latin « adolescere » qui se traduit par « en train de grandir » qui suggère un mouvement ou un processus.

Et pour bien grandir il faut bien manger, bien se nourrir.

L’adolescence est donc « à la fois un processus, un changement et parfois une crise »[1] , c’est surtout un bouleversement. Un bouleversement identitaire, un bouleversement narcissique, un bouleversement du corps et de ses représentations. Il arrive parfois que ce bouleversement soit difficile et douloureux et entraîne des conduites agressives (comme seul recours pour lutter contre la confusion dépendance/ indépendance, rapprochemen/séparation, fusion/dé-fusion et pour tenter de la contenir), et des perturbations dans le rapport avec une réalité qui devient insupportable pour le psychisme de ces adolescents.

Comme mentionné plus haut, les adolescents accueillis à l’hôpital de jour présentent des troubles variés qui peuvent venir faire symptôme(s) de cette difficulté à élaborer les modifications liées à ce bouleversement.

Si le symptôme est affaire de nouage, nous faisons l’hypothèse que le soin peut l’être aussi. Un nouage ou plutôt une heureuse rencontre, comme celles permises par la psychiatrie institutionnelle. A l’hôpital de jour du parc Montsouris, chacun, de sa place répond à cette perspective d’envisager l’alimentation comme un soin à part entière. Chaque repas étant considéré comme « un temps de rencontre et un temps de retrouvailles »[2]. C’est l’histoire de cette rencontre que nous allons vous raconter.

Lorsque l’on regarde la définition du verbe « restaurer », nous sommes frappés par le nombre important d’entrées proposées.

On trouve bien évidemment la définition de « nourrir », mais on peut y lire également l’entrée suivante : « rétablir sa santé, reconstituer ses forces par la convalescence, le repos et le SOIN ».

Si on regarde de plus près encore les définitions que nous propose le Larousse, nous apprenons qu’en architecture, restaurer est « l’action de remettre en bon état en essayant de respecter l’aspect primitif ».

Quand il est au sein ou au biberon, le nourrisson  - étymologiquement, celui que l’on nourrit  - ne fait pas que téter le lait que lui donne sa mère  - ou celui qui le nourrit  -, il se nourrit (il introjecte) tout ce que lui offre sa mère : son regard, ses paroles... ce sont d’ailleurs pour Lacan ces paroles d’amour qui vont, tout en satisfaisant ses besoins, permettre à l’enfant de rentrer dans le langage.

C’est dans cette double perspective que ces ateliers ont été pensés.

Dans un objectif de santé publique, nous nous sommes demandés comment proposer de manière ludique des repères alimentaires ou des réajustements sur certaines imprécisions ou idées erronées de la part des adolescents, tout en restant vigilants, à ne jamais exprimer notre avis personnel, mais plutôt à nous référer aux instances compétentes dans le domaine abordé (les recommandations du Ministère de la Santé, celles de l’OMS, etc.) et surtout en n’omettant jamais la dimension de plaisir liée à l’activité de se nourrir.

Dans un objectif thérapeutique nous avons pensé le groupe comme un lieu de parole très libre, offrant aux jeunes un espace pour exprimer leur rapport parfois douloureux et conflictuel avec la nourriture et avec ce corps bouleversé et permettant de voir comment il est possible ou non de restaurer quelque chose de ce lien à soi et aux autres en nous assurant toujours de respecter, à la manière de l’architecte « l’aspect primitif » de ce rapport premier à la nourriture.

A côté de la richesse des représentations des jeunes sur la nourriture, les premiers ateliers nous ont permis de réaliser la grande difficulté que pouvait constituer pour eux le fait de mettre des mots sur leur manière de s’alimenter. Ils étaient d’accord pour parler de nourriture, mais à distance, il ne fallait pas que cela ne devienne trop effractant au risque d’inhiber leur parole.

Si les travaux de Mélanie Klein sur l’introjection nous avaient éclairés sur la complexité des différents processus entre la perception orale et la mise en place de la relation d’objet, nous avions sous-estimé que parler de nourriture est aussi prendre le risque de voir émerger ou réémerger des pulsions agressives, des sentiments de culpabilité très vifs ainsi que des sensations ou des vécus archaïques douloureux et non élaborés.

Pour cette seconde année nous avons donc décidé d’aborder les choses plus à distance sans nous départir de nos objectifs thérapeutiques et éducatifs, en abordant la nourriture sous toutes ses coutures afin de voir quels motifs allaient se dessiner, ce qui pouvait se lier, se délier et se relier ...

Les ateliers durent une heure.

La première partie est toujours consacrée à une discussion sur l’un des cinq thèmes que nous avons choisis en début d’année. En nous appuyant sur le guide pédagogique « L’alimentation c’est aussi ... » proposé par l’asbl[3] et à l’aide de supports variés : vidéos, chansons, images... nous abordons les différents facteurs qui jouent un rôle sur notre manière de nous nourrir : nos origines culturelles, les publicités,... Cette mise à distance favorise l’émergence et parfois l’élaboration des sentiments ambivalents autour de l’image de soi, de la relation d’objet et sur la manière dont notre relation avec la nourriture trouve son origine parfois là où l’on ne le pensait pas.

La seconde moitié du temps est consacrée à une partie pratique et ludique pour découvrir de nouvelles saveurs, faciliter les échanges. Des manipulations concrètes sont ainsi proposées aux adolescents : ainsi, par exemple, nous avons demandé aux adolescents combien, à leur avis, un verre de jus d’orange 100 % pur jus contient d’oranges. Dont acte : chacun presse un certain nombre de fruits pour se rendre compte lui-même de combien il en faut pour remplir un verre (Il en faut entre 4 et 5, en moyenne !). Le but est de susciter une réflexion, peut-être une prise de conscience aussi, de la part des adolescents sur leur manière de consommer : seraient-ils capables de manger ces 5 oranges sous forme de fruit que contient un verre de jus ?

Une dernière partie est consacrée à un temps d’échange entre les soignants sur l’atelier qui vient de se dérouler.

La contingence faisant parfois bien les choses, le changement de prestataire de restauration a été l’occasion d’impliquer notre groupe thérapeutique dans le choix du nouveau fournisseur.

Un petit groupe de jeunes a eu ainsi la primeur de donner son avis sur les prestations proposées. Fort de cette expérience et dans sa continuité, il a été décidé de (re)mettre en place une commission de restauration composée de soignants et de patients. Par binôme et à tour de rôle, chaque jeune de l’atelier alimentation sera invité à recueillir les remarques de leurs camarades, puis à les faire remonter à la commission. Chacun sera également associé aux choix et aux commandes des repas pour l’ensemble de la collectivité dans une logique éducative pour apprendre à composer des repas équilibrés sur la semaine, sans négliger la dimension de plaisir.

Mais tout cela n’a été possible que parce que la direction de l’institution et la direction générale de l’association Cerep-Phymentin considèrent l’alimentation comme faisant partie intégrante du soin et de la prise en charge des patients.

Ainsi voici comment le nouage, la rencontre à trois niveaux différents de la prise en charge clinique, institutionnelle et gestionnaire/associative offrent de réelles opportunités de restauration.

 

►Fabienne Bedminster - directrice adjointe, Céline Bensimon - psychologue clinicienne et Frédéric Delayre - infirmier

Le 20 janvier 2024

 

Bibliographie :

  1. N. GEISSMAN, 2001. Penser l’adolescent avec Mélanie Klein, Eres, p. 20.
  2. Blin, D. (2007). Le lait objet de la rencontre. Revue française de psychosomatique, 31, 119-132. https://doi.org/10.3917/rfps.031.0119
  3. Heimann, P. (2013). Chapitre IV - Certaines fonctions de l’introjection et de la projection dans la première enfance. Dans : Melanie Klein éd., Développements de la psychanalyse (pp. 115-158). Paris cedex 14: Presses Universitaires de France. https://doi-org.ezproxy.u-paris.fr/10.3917/puf.kein.2013.01.0115
  4. https://www.cultures-sante.be/nos-outils/outils-promotion-sante/item/44-lalimentation.html
  5. Cessez de manger vos émotions, Isabelle Huot et Catherine Sénécal. First Editions
  6. Le charme discret de l’intestin, Giulia Enders, Actes Sud.

Sitographie :

1. Loi Egalim www.agriculture.gouv.fr/egalim-1-tout-savoir-sur-la-loi-agriculture-et-alimentation

2. www.mangerbouger.fr

3. www.sante.gouv.fr

4.  www.santepubliquefrance.fr

5. world health organization www.who.int/fr

 

[1] N. GEISSMAN, 2001. Penser l’adolescent avec Mélanie Klein, Eres, p. 20.

 

[2] Blin, D. (2007). Le lait objet de la rencontre. Revue française de psychosomatique, 31, 119-132. https://doi.org/10.3917/rfps.031.0119

[3] https://www.cultures-sante.be/nos-outils/outils-promotion-sante/item/44-lalimentation.html