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« Et si Alzheimer(s) et Autismes(s) avaient un lien ?... Enjeux  et perspectives »  - Quatrième édition de la Cause des aînés avec un colloque ayant réuni, en octobre 2017, 30 intervenants d’horizons divers mettant en perspective ces deux grandes causes de santé publique, pour faire avancer la clinique et la recherche. Organisé par Catherine Bergeret-Amselek, le programme sur deux jours a été jalonné de multiples interventions destinées à proposer des pistes pour un travail en réseau efficace s’adressant à tous les professionnels de la périnatalité, de l’enfance, de l’adolescence et de l’adulte âgé. L’occasion aussi pour des professionnels Cerep-Phymentin de présenter leurs travaux : Olivier Duris (psychologue clinicien animant des ateliers de groupe à médiation robotique à l’hôpital de jour André Boulloche) avec « Le robot Nao comme support relationnel » et Marie-Noëlle Clément (médecin-directeur de l’hôpital de jour) avec « Un robot dans une institution thérapeutique pour enfants autistes est-il un éléphant dans un magasin de porcelaine ? ». Si les débats ont été riches traduisant la diversité des points de vue et des approches, nous avons souhaité ici revenir sur le discours de Bernard Golse, président de la CIPPA et de l’association Cerep-Phymentin « Quand le sujet s’absente ou n’advient pas : une réflexion à l’interface des neurosciences et de la psychanalyse » à l’heure du quatrième plan autisme…

 

« Merci beaucoup à Catherine Amselek pour organiser ces colloques qui sont des espaces de pensée, de liberté extrêmement précieux, indispensables.

Je sais que c’est compliqué à organiser et c’est formidable que vous puissiez y parvenir en étant quelqu’un d’indépendant et de libre, de non institutionnel.

C’est important de démontrer que des initiatives comme celles-ci peuvent voir le jour.

 

Un enjeu : faire de la place à la psychopathologie et à la psychiatrie

Je ne sais pas très bien ce que les neurologues, les neuroscientifiques, qui sont ici présents pour essayer de réfléchir et de mettre en perspective la maladie d’Alzheimer et l’autisme, viennent chercher aujourd’hui. Ce que je sais, c’est que nous, qui sommes plus impliqués dans l’autisme, pour nous ce débat, ce dialogue sont très importants. Pour des raisons scientifiques, bien entendu, mais aussi d’un point de vue plus tactique et politique, parce que je rappelle à ceux qui ne le sauraient pas que nous sommes dans une période de préparation du quatrième plan autisme. C’est un moment très important pour faire de la place à la psychopathologie, à tous les niveaux de cette réflexion préparatoire, et ce n’est pas si facile de faire de la place à la psychopathologie et à la psychiatrie. Nous étions partis dans d’autres modalités d’organisation... Montrer que des gens qui s’intéressent à l’autisme peuvent aussi s’intéresser à la neurologie, à la neurobiologie, à des affections comme Alzheimer est aujourd’hui aussi extrêmement important de ce point de vue.

Je félicite la CIPPA pour le soutien qu’elle a offert à l’organisation de ce colloque. J’ai succédé à Marie-Dominique Amy qui est là aujourd’hui et nous sommes tous dans le même combat qui est à la fois exaltant et fatigant. C’est très difficile d’intervenir là, sans tenir compte de ce qui s’est déjà passé ce matin lors de la première table ronde. Il y a eu des choses très importantes qui se sont jouées, avec de très belles interventions. C’est étonnant comme on passe très vite des interrogations entre autisme et Alzheimer à des interrogations sur neurosciences et psychopathologie car peut-être que les deux sont indissociables. Mais c’est quand même intéressant ce petit décalage car finalement on a beaucoup parlé de la différence entre ce que les Anglais appellent the brain and the mind, le cerveau et l’esprit qui correspondraient effectivement à deux lignes de réflexion différentes mais pas indépendantes. On l’a senti déjà ce matin : différentes façons de dire les choses, différents angles d’approches, la neurobiologie n’aborde pas les choses de la même manière que la psychopathologie, et il existe des différences échelles aussi ! 

« L’écart, l’entre » : une dialectique pour le repérage des divergences, des liens et des processus entre autisme et Alzheimer

Nous sommes au cœur de Paris 5 et Descartes, c’est évidemment le dualisme ! On sent bien depuis ce matin que le clivage  entre le corps et la psyché représente vraiment l’ennemi public n°1, et en même temps, c’est très difficile d’être uniquement moniste parce que dans ce cas, on ne voit plus grand-chose non plus. Ce qu’il faudrait, c’est n’être ni complètement dualiste, ni complètement moniste, c’est être dialectique, hégélien, dans l’entre-deux. Mais être dialectique et hégélien, se situer dans l’entre-deux, c’est difficile : c’est là l’objet du complémentarisme de G. Devereux, mais même le complémentarisme ne se pose pas de la même manière du côté de la neurologie et du côté la psychiatrie.

Finalement, tout ceci est effectivement exaltant et fatigant tout à la fois !                                                                          

Il y a quelqu’un en ce moment qui est assez hégélien, c’est François Jullien. Je cite souvent son livre qui est paru il y a deux ans « L’écart, l’entre ». François Jullien est un philosophe français qui connaît très bien la philosophie occidentale et orientale. Il dit que ce qui l’intéresse, finalement, ce n’est ni  spécialement la philosophie occidentale, ni la philosophie orientale en tant que telle, c’est le passage entre les deux, le repérage des convergences et des divergences, des liens, des processus et c’est bien là cette dialectique dont on parlait. La mise en perspective de l’autisme et d’Alzheimer est une occasion particulière de faire ça.

Demain, on dira peut-être que ce sont ces deux entités (Alzheimer et autisme) qui nous ont permis de réfléchir à cet écart, à ce complémentarisme. Mais c’est aussi le défi de la psychopathologie qui n’est pas que psychanalytique. Bien sûr, la psychologie psychanalytique est la plus ancienne et la plus évoquée dans les facultés. Mais il y a aussi une psychopathologie développementale, cognitive, systémique. C’est le travail des psychopathologues de déployer tout ceci à l’Association de Psychopathologie Européenne de l’Enfant et de l’Adolescent (AEPEA), et c’est aussi une partie de mon travail que de la présider.

Le sujet : sémantique

Je voudrais dire quelque chose sur la notion de sujet, ce qui n’a pas encore été véritablement évoqué ce matin : ce qui n’advient pas chez l’un et disparaît chez l’autre, qui n’est pas là chez l’enfant autiste et qui est encore là, en partie, chez le sujet Alzheimer. Je rappelle souvent aux étudiants en médecine que nous ne sommes plus dans les années 70 durant lesquelles on parlait beaucoup du sujet, du secteur et de la souffrance (les trois « S »). Aujourd’hui, le secteur s’essouffle, on parle beaucoup moins de la souffrance psychique (on parle plutôt de symptômes assez désincarnés) et du sujet, on n’en parle plus tellement en tant que tel.

En fait, on en parle encore dans deux occurrences tout à fait discutables puisqu’on désigne les patients autistes par le terme de « personnes avec autisme » et on dit aussi que « le bébé est une personne » (B. Martino). Dans les deux cas, ceci est un peu vite dit et, pour ma part, j’ai beaucoup contesté le terme de « personne avec autisme ». Je vois bien l’idée qui réside derrière ce terme. Georges Canguilhem disait : « Le bossu est un homme normal plus une bosse » pour signifier que le bossu ne pouvait en aucun cas être réduit à son handicap. Mais l’enfant autiste n’est pas un enfant habituel plus un autisme : c’est un enfant dont l’autisme perturbe beaucoup la vision qu’il a de lui-même et sa façon à lui de se ressentir comme un sujet. On m’a fait dire, alors, ce que bien sûr je n’avais jamais dit. Bien entendu, je considère les enfants autistes comme des sujets, comme des ayant droits à ce que tous les sujets ont droit, mais ils ont du mal, eux, à se percevoir du dedans comme un sujet à part entière, au début de leur vie d’autiste tout au moins. Donc, personne avec autisme, c’est un peu bizarre et puis l’introduction de l’expression « le bébé est une personne » dans les années 80, a été un moment formidable dans l’évolution des connaissances sur la petite enfance, mais si le bébé était déjà entièrement une personne où seraient les rôles de la famille, de l’école du socius…? Le bébé est une personne, mais une personne seulement en devenir. Quant au mot même de « personne ». C’est incroyable ! C’est quoi une personne ? Le mot vient du latin personare, et renvoie ainsi à ce qui à travers l’apparence de l’autre pourrait résonner et nous parler du dedans et de la vérité de l’autre. Ce qui de l’être transparaît dans le paraître. On comprend bien ce que cela veut dire, mais est-ce qu’on est toujours sûr d’avoir à faire à la vérité de l’autre. C’est étrange d’ailleurs comme le mot même de « personne » désigne à la fois la présence de quelqu’un et l’absence de quiconque. Le concept de personne, de ce point de vue, a quelque chose d’insaisissable et fonctionne un peu comme l’horizon qui s’éloigne à chaque fois qu’on s’en approche ...

Le pari du sujet

Ce qui est vraiment intéressant dans ce colloque c’est le pari du sujet. J’en profite pour dire qu’il y a un formidable livre d’un psychanalyste américain Darian Leader intitulé : « Ce que l’art nous empêche de voir ». Il nous rappelle que la Joconde a été volée en 1911. On ne l’a retrouvée qu’en 1913. Il n’y a jamais eu autant de monde au Louvre que pour aller voir la place vide laissée par la Joconde dérobée. C’est dire que la place de l’objet est aussi importante que l’objet lui-même, et je crois qu’il y a quelque chose de cela dans ce colloque. Il y a le sujet et la place du sujet lui-même en difficulté chez l’enfant autiste et sans doute un peu menacé chez le patient Alzheimer.

J’ai maintenant trois pistes de réflexion à proposer, mais pas du tout pour chercher des collages ou des assimilations. Il ne s’agit pas de se situer dans le perpendiculaire, mais plutôt dans l’orthogonal, et ceci pour chercher - de manière transdisciplinaire - des interfaces pour raisonner ensemble, des interfaces et non pas des jonctions.

La représentation mentale entre l’objet et soi

La première piste, et je pense là à un débat qui a fait rage dans les années 70/80 aux Etats-Unis entre R.D. Stolorow et L .Friedman. Fallait-il penser à un fonctionnement holistique du cerveau (les représentations mentales étant animées par une énergie psychique unique) ou plutôt à un fonctionnement atomistique, chaque représentation étant au fond une représentation d’interaction (de soi en relation avec l’objet) et disposant de ce fait de sa propre énergie visant à son actualisation ? En tout cas, il n’y a probablement jamais de représentation de soi qui soit séparée de la représentation de l’objet et inversement dit. Ce qui est en question, c’est la représentation mentale du lien entre l’objet et le soi. C’est cela même qui est compliqué pour l’enfant autiste pour qui le lien est si difficile à établir, et peut-être ce qui le gêne pour établir une représentation complète du soi et de l’objet en interaction. Peut-être sont-ce ces liens qui se perdent également chez la personne Alzheimer et qui peuvent alors, de la même manière, la gêner dans cette mise en représentation ?

La sensorialité

La deuxième piste de réflexion m’amène à revenir sur la question de la sensorialité et des processus de synchronisation polysensorielle. Il ne s’agit pas de faire de l’intégratif. La posture complémentariste est plus satisfaisante parce qu’avec la posture intégrative, chacun est sur le même plan et il y en a toujours un qui essaie de « bouffer l’autre ». Aujourd’hui, il y a tout un faisceau de recherches qui tournent autour du fait que la découverte de l’objet comme extérieur à soi passe fondamentalement par la possibilité de le percevoir par plusieurs canaux sensoriels simultanément. Si on pouvait percevoir un objet par un seul canal sensoriel, peut-être aurait-on du mal à le ressentir comme extérieur à soi. Ressentir l’objet extérieur à soi dans la réalité externe, c’est là le fondement de l’intersubjectivité. Découvrir qu’il n’y a pas que soi mais découvrir qu’il y a quelque chose d’autre que soi qui existe à l’extérieur. Pour ce faire, on ne peut sans doute passer que par une perception polysensorielle de l’objet. Tout le monde tourne autour de cette question qui n’est d’ailleurs pas tout à fait nouvelle. Déjà à Tours, dans les années 80, Gilbert Lelord travaillait avec acharnement pour essayer de montrer au niveau des potentiels évoqués corticaux, que les enfants autistes avaient beaucoup de mal pour coupler leurs sensations auditives et visuelles. D. Melzer en a parlé à sa façon (à propos de l’allaitement qu’il définissait comme une « situation d’attraction maximum ») en tant que psychanalyste, et à Paris 5, A. Streri a beaucoup travaillé sur le toucher et le voir. On a parlé des stéréotypies tout à l’heure. Chez les enfants autistes, certaines d’entre elles sont monosensorielles : tapoter, flairer, s’accrocher visuellement... C’est très émouvant de voir que quand un enfant autiste commence à découvrir qu’il y a quelque chose d’autre à l’extérieur de lui dans la réalité externe (un autre-que-lui), il va tout alors essayer de se raccrocher à une perception monosensorielle de l’objet, se coller œil-à-œil avec lui par exemple, comme si au moment même où il découvrait l’objet comme extérieur à lui dans la polysensorialité, il fallait vite se réfugier dans une perception monosensorielle (dévitalisante) afin d’éviter la rencontre vécue comme troublante avec cet objet vécu en extériorité. Les stéréotypies des personnes Alzheimer dont on a parlé ce matin, sont peut-être du même ordre.

Identité narrative et mémoire

Je termine en disant qu’une zone de réflexion commune entre les professionnels s’occupant des patients autistes et des patients Alzheimer pourrait probablement être le concept d’identité narrative et la mémoire. La narrativité était le thème du colloque de Cerisy que nous avions organisé en 2012 avec Alan Vanier et Chantal Clouard. Le concept de narrativité reconnaît des racines épistémologiques multiples et notamment philosophiques avec Paul Ricœur qui a défini le concept « d’identité narrative » (se sentir exister, c’est être capable de raconter et surtout de se raconter à soi-même sa propre histoire). Cette identité narrative est évidemment très en difficulté chez les enfants autistes. Dans mon livre, « Mon combat pour les enfants autistes », il y a cet enfant autiste qui m’avait dit après des années de travail et d’évolution : « Tu te rappelles quand je suis né, je n’étais pas là ». II avait en fait accédé à une identité narrative d’abord très en difficulté chez lui. Il me semble que les patients Alzheimer, par l’essence de leur pathologie, ont des troubles de mémoire centraux qui menacent leur identité narrative, leur « sentiment de continuité d’existence » (D.W. Winnicott). Ils ont un syndrome mnésique, hippocampique, une désorientation temporo-spatiale. Tout cela les gêne probablement quant à la mise en place d’un fil rouge identitaire.

Finalement, ce que je voudrais dire, c’est que la mise en perspective dialectique entre autisme et Alzheimer, va peut-être nous permettre d’aborder la question avec des façons de voir différentes. Je rejoins là tout à fait les propos de Christian Derouesné. Peu importe qui a raison ! Ce qui compte surtout, c’est de savoir si nos modèles sont utiles ou non pour organiser les dispositifs de soins, ou s’ils ne sont que de simples élucubrations académiques voire, pour ramener ici un peu de sexuel, de pauvres « masturbations intellectuelles » ?

  • Arrêt sur image : les interventions de Marie-Noëlle Clément et Olivier Duris

  

 

  • Retrouvez aussi l'éditorial de Catherine Bergeret-Amselek dans le magazine Les âges de la vie édité pour le colloque.

Pour en savoir plus sur la synchronie polysensorielle, nous vous proposons une intervention de Bernard Golse sur You Tube :